Interview du windsurfeur français Jules Denel

Né le 17 mai 1990 (34 ans), le windsurfeur français Jules Denel vit une belle histoire d’amour avec la planche à voile. Le Wissantais est un pur passionné et cela paye : 7e mondial sur le tour PWA Wave 2013, Jules Denel a depuis continué à briller en compétition. Alors qu’il fêtera ses 18 ans de carrière professionnelle en 2025, le champion de windsurf s’est confié en interview pour ce blog, début janvier durant près de 40 minutes ! Précisons que Jules Denel a ouvert il y a peu son école de windsurf et de wingfoil, dans son fief de Wissant (https://julesdenelacademy.com).

-Jules, pourrais-tu te présenter en quelques phrases aux lecteurs du blog ?

Je m’appelle Jules Denel, j’ai débuté le windsurf à l’âge de 9 ans et suis professionnel depuis l’âge de 17 ans. J’ai donc 17-18 ans de carrière à l’heure actuelle. Je compte deux titres de champion du monde junior, cinq titres de champion de France senior. Ma meilleure place au classement annuel de la Coupe du monde PWA Vagues est une 7e place, obtenue en 2013. Je fais par ailleurs partie du Top 15 mondial depuis dix ans.

-Comment est née ta passion pour le windsurf ?

C’est une passion familiale, mon père faisait de la planche à voile. Je réside dans le nord de la France, à Wissant, mais à l’époque nous habitions Lille et nous faisions les allers-retours le week-end, quand mon père allait naviguer. Cela m’a donc donné envie de m’y mettre.
Commencer la planche dans le Nord, ce n’est quand même pas facile pour un gamin, le temps est assez rude. On ne peut pas y naviguer toute l’année quand on a 10 ans, ou même jusque 13-14 ans, notamment durant les grosses périodes hivernales. Cela m’a forgé un certain mental ensuite de pouvoir naviguer dans le froid, de se dépasser et de réussir à naviguer dans des conditions météorologiques assez extrêmes. Je suis désormais un spécialiste de navigation dans la tempête, dans le vent froid, et mon vécu m’a forgé pour surmonter également les épreuves dans ma jeunesse.

Jules Denel en action / Crédit photo Nicolas Peltier photographie


-Tu as d’ailleurs affronté en 2023 la tempête Ciaran, cela a dû être une sacrée expérience

En habitant dans le Nord, on a la chance – ou la malchance pour certains – d’avoir au moins une grosse tempête par an, entre octobre et décembre. Nous avons eu une fois des conditions vraiment trop extrêmes, avec un vent soufflant en rafales à 85-90 nœuds. Cela devient alors impossible de naviguer… On arrive cependant à naviguer lorsque les vents atteignent 70-75 nœuds en rafale, avec une moyenne à 50 nœuds. Nous naviguons alors en mode « survie ». Cela reste des conditions vraiment très dures, mais on y va !

Il y a en fait différents stades dans une tempête :

  • Le stade 1 (plus de 60 nœuds en rafale), où l’on n’arrive plus à faire ce que l’on sait faire, c’est-à-dire des sauts avec des rotations, de surfs de qualité ;
  • Le stade 2 (65-70 nœuds en rafale), tu arrives juste à naviguer tout droit, faire des sauts et engager des bottom ;
  • Le stade 3 (plus de 70 nœuds), tu navigues alors avec ta plus petite voile, une 3m2, et tu essaies juste de faire des bords et de contrôler ton matériel. L’objectif est simplement de passer les vagues et de faire des allers-retours…
    Ce sont des bons challenges, au fur et à mesure des années de pratique tu sais comment négocier ces différents stades. Cela reste des navigations d’une durée maximum d’ 1h ½ – 2h, après tu es cassé ! Cela demande un effort physique, de gainage et de concentration importants.

Jules Denel, le windsurfeur français tire la sonnette d’alarme


-Qu’est ce qui t’as poussé à tenter de devenir windsurfeur professionnel ? A quel moment as-tu eu le déclic ?

Je n’étais pas un élève studieux en soi, l’école ne me plaisait pas beaucoup. J’ai fait mon collège à Lille, j’allais naviguer le week-end. J’avais un bon niveau en planche à voile, et je suis donc parti faire un sport-études planche à voile sur la Côte d’Opale, à Boulogne-sur-Mer, près de Wissant. En fin d’année de première, j’ai décidé de basculer sur les cours par correspondance. J’avais beaucoup de compétitions cette année-là, je participais en effet aux Championnats du monde junior et je venais d’être pris pour les Mondiaux senior et la Coupe du monde PWA. A l’époque d’ailleurs, je ne faisais pas que de la vague, je pratiquais aussi la vitesse en junior et senior. J’étais tout le temps en compétition, je n’avais jamais le temps de travailler et ça m’allait très bien (sourire). Je me suis donc lancé pleinement dans le circuit, j’ai eu mes premiers sponsors, mes premières primes grâce à mes titres de champion du monde junior. La Région m’avait ainsi donné 4 ou 5 000 € par titre, cela m’a permis de décoller et de financer mes premières compétitions, mes premiers voyages. Je vivais chez mes parents, je me suis créé mon propre univers financier et j’ai dû faire mes propres choix de compétitions. Les choses se sont ensuite développées, et cela commence à faire quelques années…

-Quel regard poses-tu sur l’évolution du windsurf, toi qui évolues en Coupe du monde depuis plus de 15 ans ?

Je pense que le windsurf – et c’est valable pour beaucoup d’autres sports – a perdu de son insouciance depuis la montée en puissance des réseaux sociaux tels qu’Instagram. J’ai l’impression que cela s’est encore plus accentué depuis un an. A un moment cela restait sur du partage de photos, avec un petit texte à rédiger. Aujourd’hui cela n’intéresse plus les gens de cliquer sur un lien, ils scrollent des vidéos. La vidéo doit laisser apparaître le meilleur contenu dans les trois premières secondes, avec de gros sous-titres au milieu. C’est vraiment un délire complet… Je suis arrivé dans le windsurf professionnel il y a 17-18 ans, et la seule chose que l’on avait à faire à l’époque, c’était de trouver des financements et être bons sur l’eau.

Derrière, les rédacteurs en chef des magazines jugeaient si tu avais le mérite de paraître dans le magazine. C’était à cela qui était le meilleur, qui allait engager le plus sur l’eau… Je trouve qu’il y a eu une dérive, avec tous les moyens qui se sont développés dans la société.
Aujourd’hui, celui qui sera mis en lumière sera souvent celui qui saura faire le plus parler de lui, pas via une performance mais via la meilleure utilisation des réseaux sociaux. Je pense que les jeunes doivent un peu se perdre, et se demander s’il faut jouer un rôle pour être connu.

Le windsurfeur français Jules Denel (Photo Nicolas Peltier Photographie=



Avant, en dehors de l’eau, tout le monde restait soi-même puis chacun donnait le maximum sur l’eau. Il y avait davantage de sincérité, peut-être. On devait vraiment être quelqu’un de bien pour être reconnu comme quelqu’un de tel, alors que désormais on peut facilement transformer son image grâce aux réseaux sociaux…
Cela ne concerne pas tout le monde et cela ne touche pas que le windsurf, ni même simplement le milieu sportif. Avant l’avènement des réseaux sociaux, je pense qu’il y avait aussi des gens qui jouaient un rôle, ils exagéraient leur manière d’être au travers d’une vidéo. Mais on devait juste être bons sur l’eau et essayer de trouver des partenaires, alors qu’aujourd’hui on doit TOUT faire pour être 20 fois moins payés…

Il faut trouver des mecs pour nous filmer, réaliser tout le montage vidéo, intégrer un texte parfait à notre publication, utiliser les meilleurs outils et la meilleure communication… On doit en faire beaucoup pour pas grand-chose, parce que le marché du windsurf est ce qu’il est. D’autre part tu vas travailler à fond sur ton contenu sans être sûr qu’il soit suffisamment vu, parce qu’il y a déjà une tonne de contenus et que tout dépend de l’algorithme. Cela peut être déroutant et il faut être conscient de cette évolution. Désormais on fait beaucoup plus partie du système, qu’en tant que windsurfeurs on tentait à l’origine de fuir. Il y avait plus de fun et de liberté. Mais c’est le jeu aujourd’hui et je ne me plains pas, j’ai vécu et je continue à vivre une carrière exceptionnelle, qui me rend super fier.

Le windsurfeur français heureux de sa carrière


-A notre époque, est-ce possible ou au contraire illusoire de réussir à vivre du windsurf, notamment pour les jeunes riders ?

Depuis la fusion entre les tours mondiaux de vagues PWA et IWT, il y a un circuit énorme avec des compétitions qui coûtent très cher. Le matos coûte hyper cher également et, que ce soit en slalom ou en vagues, les moyens pour aller sur les épreuves sont décuplés par rapport à il y a quelques années. Le marché est vraiment tout petit, et le niveau sur l’eau est monstrueux. Je ne suis pas là pour briser des rêves, quand j’ai commencé on m’a également dit que cela ne valait pas le coup, alors que ça a été le meilleur choix que j’ai fait de toute ma vie ! Cela reste néanmoins très compliqué désormais, si tu n’as pas de parents qui ont vraiment les moyens de te soutenir jusque 25 ans. Quand j’ai commencé, il y avait de quoi gagner vraiment sa vie avec des marques de planche. Et encore, on ne gagnait rien par rapport à il y a trente ans…
Depuis 4-5 ans, les choses se sont dégradées. Il y a des solutions, à mes yeux cela ne peut passer que par trouver des partenaires extra-planche, et qui te financent à hauteur de 25-30 000 € ta saison. Ajoute à cela le fait que tu vas devoir trouver ces financements pendant pas mal d’années… Il est donc nécessaire de disposer d’un soutien familial important.

Aurais-tu aimé connaitre l’âge or du windsurf, les années 80-90 ?

Bien sûr, tout le monde aurait aimé le vivre ! Si tu poses la question à n’importe qui, personne ne te dira le contraire… Enormément de personnes gagnaient très bien leur vie, et ils ne devaient s’occuper que de naviguer et voyager. Ils n’avaient rien à gérer d’autre que s’entraîner pour être bons sur l’eau, et se rendre sur des compétitions. Cela n’a rien à voir avec ce que l’on vit aujourd’hui, où l’on doit tout faire pour « survivre » et essayer de se dépasser encore plus. En même temps, je suis hyper content d’avoir vécu ce que j’ai vécu, et de continuer à le vivre. Je pense m’être donné les moyens de réussir.
Quand j’ai décidé de me lancer dans le milieu professionnel, je m’étais dit que ça serait déjà fantastique de vivre mon rêve durant deux à trois ans. En fait, je vis de ma passion depuis dix-sept ans, dans de bonnes conditions pour la plupart des saisons sportives. J’ai rencontré des personnes formidables !
Je pense qu’il me reste encore deux ans sur le circuit mondial, je laisserai ensuite la place aux autres et je partirai sur d’autres projets liés au windsurf.

Jules Denel, champion de windsurf (Photo Nicolas Peltier Photograhie)


-Quelle stratégie mets-tu justement en place aujourd’hui pour continuer à performer et à vivre de ton sport d’ici ta fin de carrière ?

J’ai toujours eu besoin de me prouver que j’étais parmi les meilleurs, j’adore la compétition. Je ne lâche rien, j’adore la gagne, j’aime faire de belles figures et réaliser de bons heats. Cela me permet de me surpasser !
Figurer dans le Top 10/Top 15 mondial m’a permis derrière de naviguer dans les tempêtes, de me lancer dans des projets vidéos et photos, d’avoir des parutions dans les magazines… Aller dans des beaux endroits, partager des moments forts avec des potes, cela me fait vibrer aussi. Transmettre des messages un peu différents fait aussi partie de ma ligne de conduite, pour continuer à vivre du windsurf.

-Quel est le quotidien d’un sportif de haut niveau comme toi ?

Nous avons un sport qui dépend beaucoup des conditions météo. Dès que la saison est lancée, je regarde beaucoup les prévisions et j’essaie d’anticiper mes journées à 3-4 jours près, pour optimiser les choses. S’il n’y a pas de vent pour naviguer, je me focalise un peu plus sur la préparation et la mise en place de projets vidéo. Il y aura également de la préparation physique, qui sera établie en fonction du nombre de navigations effectuées dans la semaine. La préparation est en effet forcément différente dans le cas d’une semaine où tu n’as pas de conditions, et dans le cas où tu navigues tous les jours.
Il faut aussi trouver des partenaires et partager à tes sponsors actuels ce que tu as réalisé durant la saison écoulée. Tu dois aussi communiquer, on a ainsi plusieurs casquettes : nous sommes notre propre attaché de presse, notre propre agent sportif…
Tout cela prend du temps, car aujourd’hui il faut tout faire bien !
En dehors de cela, il y a aussi la navigation et la préparation des voyages, en choisissant les bons AirBnB, les billets d’avion avec un « bon rapport qualité/prix ». On doit optimiser les dépenses et malgré tout organiser beaucoup de choses durant la saison. C’est une belle école de la vie, cela nous permet de toucher un peu à tout et de nous apprendre à nous débrouiller partout.

Jules Denel dans les vagues, son terrain de jeu fétiche (Photo Nicolas Peltier Photographie)

Le windsurfeur français ouvre son Académie Windsurf & Wing à Wissant


-Peux-tu nous parler de tes meilleurs souvenirs de trips et de compétitions ?

Je garde en mémoire des évènements incroyables au Cap-Vert, à Punta Preta, dans des conditions fantastiques. A mes yeux il s’agit de la meilleure vague du monde à rider en windsurf, on ne fait plus le même sport quand on navigue à cet endroit ! C’est vraiment magique… Il y a longtemps, j’avais par ailleurs réalisé de belles places dans des compétitions de slalom. En vague, il m’est arrivé d’atteindre cet état de flow et de sortir de grosses têtes de série. Tu parviens alors à être pleinement concentré sur le moment présent et à te dépasser, avec une grosse sensation d’adrénaline, comme à Pozo dernièrement. J’ai également beaucoup apprécié l’Indoor de France 2016, à Bercy, avec ces ventilateurs géants et cette foule… L’Indoor à Varsovie était également top.
En fait, ce sont des flashs de compétitions ou de trips qui me viennent en tête, par forcément un évènement en entier. Ces flashs me font me dire : « cette vie est quand même vraiment exceptionnelle ». Tu rajoutes à ça des moments où tu performes, par exemple attraper lors d’un trip une énorme lèvre sur une grosse vague, à Fuerteventura… Parfois les petites galères te marquent aussi et te font grandir, te font apprendre.

-Quels sont tes projets et objectifs pour la saison 2025 ?

C’est reparti pour un tour cette année ! Je vais me concentrer sur les épreuves mondiales cinq étoiles, soit cinq évènements. J’espère pouvoir participer à toutes, et j’aimerais refaire un Top 10 mondial avant de quitter dans quelques années le tour. Cette année j’ai des super planches grâce à mon pote shaper Fabien, je vais donc tout donner ! Je vais également essayer de faire partager et de transmettre ma passion. J’ouvre ainsi en mai 2025 ma base de windsurf et de wingfoil à Wissant, le spot qui m’a vu grandir. Elle constituera mon Académie Windsurf & Wing, ce qui va me permettre de transmettre tout ce que j’ai appris et de former des jeunes riders. Le windsurf restera toujours un sport exceptionnel, même si le monde professionnel vit aujourd’hui des moments compliqués.

Retrouvez plus d’informations sur l’école de windsurf et de wingfoil de Jules Denel, à Wissant, sur https://julesdenelacademy.com.

-Quel message voudrais-tu faire passer à nos lecteurs ?

Continuez à vivre pleinement vos rêves, soyez vous-mêmes, avec un peu d’engagement et de réussite il y a toutes les chances que cela fonctionne !

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Crédits photos : Nicolas Peltier Photographie



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