Né sans avant-bras gauche, le kitesurfeur français Chris Ballois a fait de son handicap une force. Evoluant au plus haut niveau, le Breton a établi en 2018, en kitesurf, un nouveau record du monde de vitesse « valide » sur le Mile Nautique. Chris Ballois a depuis testé bien d’autres supports de glisse, en bon fan d’adrénaline qu’il est. Le kitesurfeur s’est confié dans une passionnante interview pour le blog !
-Chris, pourrais-tu te présenter en quelques phrases aux lecteurs du blog ?
Je m’appelle Chris Ballois, je suis un athlète professionnel de kitesurf handisport et d’e-foil. J’habite à Rennes, mais je passe beaucoup de temps en déplacement, en France et en Europe.
-Comment as-tu réussi à concilier ton handicap et la pratique du windsurf, puis du kitesurf à haut niveau ?
J’ai toujours fait du sport, au départ je pratiquais la natation puis beaucoup de sports alternatifs, tels que le skate et le BMX. Je me suis ensuite mis au windsurf et au kite. Ces sports n’étaient pas spécialement structurés pour le handisport, il n’y avait pas de classe spécifique. Ce n’était au final pas une mauvaise chose à mes yeux, puisque j’ai toujours pratiqué avec les valides, de manière complètement naturelle. Concernant le windsurf et le kitesurf, nous sommes dans une population qui aime le voyage, et je pense que cela favorise l’ouverture d’esprit et l’acceptation des différences.
Je pense que cela a énormément facilité la pratique des personnes en situation de handicap, dans le windsurf et le kite. Dans un second temps, à partir du moment où mon niveau était assez élevé, le regard des autres riders s’est porté davantage sur la performance que sur le handicap.

-Tu t’es mis à la compétition kitesurf de haut niveau « seulement » en 2014. Quel a été le déclic ?
Ma première vie de compétiteur s’est faite en windsurf, essentiellement dans les vagues, jusqu’en 2001 environ. J’évoluais parmi les valides, ma meilleure performance étant une 7e place sur le championnat de France de vagues. Le windsurf m’a permis de beaucoup voyager, avec notamment un séjour à Hawaii. Lorsque j’étais à Hookipa, les gens étaient d’ailleurs plutôt admiratifs… En 1999, j’étais au Maroc lors du tout premier rassemblement mondial de kitesurfeurs, et j’ai trouvé ce support tout simplement fantastique. J’ai réalisé que je pourrais alors évoluer en 3 dimensions dans peu de vent et sans vagues. En rentrant en France, j’ai été embauché par Naish France et j’ai participé au développement du kite en France. J’ai alors côtoyé des champions du monde tels que Bruno Sroka et Caroline Adrien.
Le fait que je puisse faire du kitesurf avec une seule main a d’ailleurs montré, aux pratiquants de sports de glisse, que le kite pouvait être très simple. J’ai travaillé pour Naish pendant neuf ans, puis pour le groupe NeilPryde (via Cabrinha) durant cinq ans.
J’ai eu alors l’envie de faire comprendre à la société que le handicap n’était pas synonyme de contre-performance. Reprendre la compétition de haut niveau en 2014, en kitesurf, a donc été un choix logique.
Chris Ballois, un kitesurfeur français avide de défis
– Tu t’es alors fixé le challenge de la vitesse…
En effet, pour montrer que j’étais performant, je suis rentré dans la compétition par la vitesse. Ce n’était pas du tout gagné, je n’étais pas un spécialiste du speed. Le premier challenge qui me paraissait accessible et marquant, c’était de battre le record du monde de vitesse à la voile handisport. La vitesse, c’est très parlant pour le commun des mortels, c’est un chiffre. Le record que je détiens depuis 2014 est de 42,94 nœuds (79,52 km/h) de moyenne sur 500m, réalisé à Lüderitz en Namibie. Ce record a permis d’accélérer la possibilité de communiquer sur les performances des personnes en situation de handicap, dans un sport un peu alternatif mais aussi extrêmement visuel.
-Tu as battu en 2018 le record de vitesse « valide » sur le Mile Nautique, à La Palme. Quel impact cette performance a-t-elle eue sur la suite de ta carrière ?
Il est clair que ce record a été extrêmement impactant. Le premier objectif lorsque je me suis rendu sur cette base de vitesse, durant le Prince of Speed, était de m’approcher le plus possible du record valide. Je pensais que c’était, sur le papier, quelque chose de réalisable. C’est ce que j’ai réussi lors des premières tentatives. Quand on a souhaité valider le record du monde handisport, les officiels du WSSRC n’ont toutefois pas accepté. Avec l’organisation du Prince of Speed, j’ai donc décidé de tenter de battre le record du monde de vitesse valide. J’étais en planche de production F-One, avec des ailes de production à boudins. La seule chose que je pouvais changer à l’instant T pour gagner en vitesse, c’était de modifier ma façon de naviguer. Je naviguais sans prothèse, ce qui fait que ma position n’était pas parfaite, avec une main droite à gauche de la barre en tribord amure. Je pilotais en inversé, et c’était ma façon de naviguer sur ce bord-là. J’ai alors choisi d’utiliser une prothèse que j’avais développée pour le paddle. Cela m’a permis de récupérer une position beaucoup plus adaptée et plus proche des valides. Je ne récupérais pas de puissance, car je n’ai pas du tout la même force sur l’épaule gauche et le bras gauche, par contre mes capacités de « depower » étaient bien meilleures. Seul inconvénient, la prothèse était attachée à la barre.
J’ai fait trois tentatives avec la prothèse, et à la troisième le record a été battu.
Ce séjour à La Palme a été extrêmement dur, car la performance handisport n’a pas été reconnue, mais cela nous a poussés avec l’organisation à faire autrement. Ce record du monde valide a aussi été extrêmement fort, puisque j’ai fait par la suite le 20h de France 2, TPMP et différents médias à audience grand public. On sort alors complètement du cadre du sport en lui-même. Depuis cette période-là, je dispose d’une aura grand public et médiatique bien plus puissante que la simple communauté du kite.

Le kitesurfeur français Chris Ballois, monsieur longue distance
-Outre la compétition, tu es aussi un expert en navigation longue distance en haute mer, avec différents défis et aventures. Qu’est-ce que t’as poussé vers ces challenges ?
Il faut savoir que l’on ne bat pas un record de vitesse toutes les cinq minutes (sourire). Même si tout est bien calé, on peut ne pas avoir les bonnes conditions. Par ailleurs, en 2014 j’ai percuté la berge du virage d’entrée du canal de Lüderitz. Je me suis démis l’épaule droite à deux reprises, ce qui a engendré des séquelles. J’ai pris conscience de la dangerosité du canal, et que je ne souhaitais pas y retourner tout de suite. Autre raison qui m’a poussé vers les défis, c’est que je m’ennuie vite. J’adore faire plein de choses différentes, et le kitesurf permet de faire plein de sports dans le sport. Les vagues par exemple, et la longue distance qui va permettre de créer ses propres challenges.
Le premier, je l’ai fait en binôme avec Christophe Reischle. Nous avons navigué de Saint-Malo à Jersey, en 2h et 5 minutes et l’aller-retour (140km) en 4h et 12 minutes. On a l’impression que c’est facile, mais nous sommes sur de la haute mer, c’est un autre monde.
Il nous a fallu trois tentatives pour réaliser ce défi, car nous avons rencontré beaucoup de difficultés.
Le challenge suivant était de faire Brest-Lorient en passant par les îles du Ponant, des îles qui font rêver. Il y a plein d’endroits géniaux en France et en Europe qui sont sous-exploités, et parfaits pour aller y réaliser des défis. L’objectif alors était de faire une île par jour, j’ai accompli ce challenge en partenariat avec la SNSM, qui célébrait son 50e anniversaire. On a co-construit ce challenge, cela me permettait d’avoir les meilleurs bateaux et la meilleure sécurité. Nous avons eu jusqu’à 7m de creux au large de l’île d’Ouessant et plus de 60 nœuds… La SNSM a bénéficié de son côté d’une grande visibilité pendant une semaine et de récolter beaucoup d’images.
Ces deux challenges ont été tous deux incroyables, « sportivement » et humainement. C’est un travail d’équipe qui a été réalisé notamment avec Carole Dubois (médias/organisation) et Arnaud Troalen (pour la partie technique), ainsi que mon frère Stéphane pour la partie médias.

-Tu t’es mis également à l’e-foil, que penses-tu de ce nouveau support ? Quelles sont les perspectives futures pour cette discipline ?
Je suis extrêmement curieux de plein de choses, et il s’avère qu’il y a environ deux ans et demi, on commençait à voir apparaître les premiers e-foils de production. Je trouvais que le support était vraiment intéressant. Il permet de voler et de pouvoir en faire quand on veut, que l’on soit en bord de mer, au bord d’un lac ou d’un cours d’eau. L’e-foil était également très complémentaire à ma pratique kite. Autre paramètre, ma compagne Coralie Louguet est une athlète handisport spécialisée dans l’e-foil. Elle avait fait du kite, mais pour des questions de pathologie elle ne peut plus pratiquer ce sport. Le e-foil est en outre un support qui n’est pas traumatisant, cela demande toutefois de la concentration car il n’y a pas de barre ou de wishbone sur lequel s’appuyer. Cela reste de la performance.
Nous nous sommes rapprochés de Christophe Defrance, le boss de PowerFoil (PWR-Foil) qui est une entreprise française. On était aux débuts du sport et nous avons donc commencé à utiliser ses prototypes. On les a emmenés en Croatie, en haute mer également puisque l’on a fait un défi pour l’association Le Cœur des Mamans. Nous avons navigué entre Portbail et Jersey en e-foil, soit 60km aller-retour. L’e-foil n’est clairement pas qu’un engin de plage…
Nous sommes aux prémices d’un sport, qui est en train de se structurer. Nous souhaitons repousser les limites de l’e-foil, et travailler avec PowerFoil sur le développement du matériel, en se servant des acquis du kitefoil. Information très récente d’ailleurs, la Fédération Française de Motonautisme travaille sur les premiers championnats de France d’e-foil.

Chris Ballois, ambassadeur des riders handisport
-Peux-tu résumer quelle est ton activité professionnelle en parallèle des compétitions ?
Professionnellement, j’ai donc deux activités : athlète en kitesurf et e-foil, ainsi que conférencier. Je travaille généralement avec de grands groupes, tels que La Poste, Airbus, Veralti, La Varappe Gresham Banque, ou encore Apicil (qui est également mon partenaire principal). J’utilise les deux sports que je pratique à haut niveau pour mes conférences. A 99% du temps, les photos dont je me sers dans mes conférences sont les miennes. C’est extrêmement impactant. L’approche est de montrer comment travailler mieux et être efficient (ce que je fais dans le cadre des engins que j’utilise), comment innover et s’adapter, et comment anticiper les marchés. Cela rejoint parfaitement mon parcours de vie. Les échanges sont très constructifs, et cela me permet de faire la promotion des sports de glisse. L’Efoil permet aussi de faire des démonstrations lors de ces conférences.
– Tu es l’un des porte-drapeaux des riders porteurs d’un handicap. Quelles missions te fixes-tu dans ce cadre ?
En 2014, quand j’ai décidé de « changer de métier », l’objectif était de vulgariser le handicap mais de manière attractive. Que ce soit pour des grands groupes ou le grand public – j’ai ainsi déjà participé au Big de Bpifrance devant 4 000 personnes -, si tu fais une conférence sur le handicap ce n’est pas très vendeur. Par contre, si tu racontes une histoire autour d’une performance business ou sportive, et que le handicap y est partie prenante, c’est différent. Dans mes conférences, le handicap est subliminal, les spectateurs l’oublient très rapidement. Toutes ces personnes que j’ai eu l’occasion de rencontrer sur des conférences, sur la plage ou lors de rencontres business, n’ont ensuite plus la même vision du handicap. Ce n’est plus quelque chose de négatif, qui fait peur. L’objectif est que lorsqu’ils vont rencontrer quelqu’un en situation de handicap, ils auront changé leur état d’esprit par rapport à la notion de contre-performance et de handicap. Un handicap physique ou invisible est une difficulté supplémentaire, mais dans le monde professionnel tu peux exploiter plein de choses sur lesquelles tu peux être meilleur que d’autres.

-Damien Seguin, skipper français engagé sur le Vendée Globe 2024-2025, a le même type de handicap que toi, puisqu’il est né sans main gauche. Quel regard portes-tu sur ses performances en voile et quelle est ta relation avec lui ?
Damien est le skippeur handisport le plus célèbre. On se connaît très bien puisque nous avons le même partenaire, le groupe Apicil. Nous avons eu l’occasion de nous croiser à maintes reprises. J’ai même eu la chance de barrer deux ou trois fois l’IMOCA Groupe Apicil, celui qui a participé au Vendée Globe 2020. Damien est un passionné de glisse, il fait d’ailleurs du wingfoil. On partage aussi cette visibilité grand public et cet objectif de faire changer les choses, en tant qu’athlètes de la Fédération Française de Voile. Cela nous est également arrivé de réaliser des interviews ensemble.
Je suis présent depuis quatre ans sur les départs de régates auxquelles il participe avec Apicil. Globalement, nous avons la même vision de la meilleure façon de vulgariser le handicap et de bouger les lignes, pour faire évoluer les règles parfois bloquantes pour les athlètes handisport. La Fédération Française de Voile et son Président sont plutôt à l’écoute de tout ce qu’on fait, ce qui est agréable.
De belles échéances sportives pour le kitesurfeur français
-Y a-t-il des destinations que tu rêves de découvrir ?
J’ai eu la chance de beaucoup voyager pour le windsurf et le kitesurf, que ce soit en Croatie, au Maroc, aux Canaries, en Slovénie, en Italie, en Grèce, à Hawaii…
L’e-foil permet d’aller dans des endroits complètement improbables, et avec Coralie Louguet nous comptons bien – dans les mois et les années à venir – emmener l’e-foil dans des pays qui ne connaissent même pas son existence. Le champ est donc assez vaste. La seule contrainte est qu’il est assez difficile de voyager avec les batteries au lithium. L’objectif à court terme est de retourner en Afrique, pour faire de l’e-foil et du kite, d’ici la fin de l’année 2025.

-Quelles sont tes échéances sportives pour 2025 ?
Elles ne sont pas toutes clairement définies, les calendriers ne sont pas tous sortis. La première grosse échéance est le Défi Kite, fin mai. C’est une épreuve que j’adore et qui est un peu le Dakar du kite (du moins le Dakar de la grande époque). L’an passé, je l’ai fait en kitefoil et je finis 3e Master, dans une compétition où nous n’avions pas un vent extrêmement fort. L’objectif pour 2025 est de la faire en Twin-Tip, avec une volonté de performance. Je m’alignerai également sur le circuit Engie Kite Tour. Lors des deux dernières étapes 2024, j’ai gagné au Touquet et fait deuxième à La Grande Motte, en twin-tip. C’était un gros challenge de passer en Twin-Tip lors de la fin de saison, je vais continuer sur ce support pour 2025, en compétition.
Il y a également le championnat de France d’e-foil qui va voir le jour et je participerai aussi à un défi longue distance, en e-foil toujours, cette année. D’autres évènements types conférences mêlées à des exhibitions e-foil vont en outre avoir lieu. Ces évènements fonctionnent d’ailleurs très bien.

Par ailleurs, je souhaite pratiquer le kitefoil un peu différemment cette année, à savoir dans les vagues. Le record du monde valide reste mémorable, mais faire du kitefoil à haut niveau est une énorme fierté pour moi. Cela a été vraiment difficile de devenir performant. La prothèse est compliquée à bien gérer, notamment en compétition, et tu ne peux pas vraiment compenser avec les jambes. Le kitefoil dans les vagues n’est pas tellement pratiqué de manière extrême, et cela peut être un bon challenge pour 2025 et pour les années à venir !
-Un message à faire passer aux lecteurs ?
Bon vent, profitez des bons moments sur l’eau ! On a la chance aujourd’hui d’avoir énormément d’engins nautiques incroyables. Je vous souhaite de prendre du plaisir sur l’eau, et de garder votre sourire. C’est toujours génial de croiser des gens qui ont la banane en naviguant. Nous avons une superbe communauté de riders, même si on est adversaires en course, à terre nous sommes tous potes. Il y a vraiment une très bonne entente entre les compétiteurs et les pratiquants lambda. Cela se retrouve lors du Défi Kite, avec des concurrents de tous niveaux engagés dans des manches de 20 à 40 km. Bravo d’ailleurs à ceux qui ont moins d’expérience et qui vont mettre plus de temps à passer la ligne d’arrivée ! Ce sont en tout cas des moments de partage savoureux.
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Crédits photos : Coralie Louguet
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