Interview réalisée pour The Rider Post – n°1/ Loic Collomb-Patton

En fin d’année 2015, je vécus une formidable expérience avec un stage étudiant dans la prestigieuse rédaction de The Rider Post, dirigée par celui qui deviendra un ami, Manu Massabova. Je me souviens notamment de cette entrevue ci-dessous avec Loic Collomb-Patton, réalisée en face-à-face à La Nuit de la Glisse 2015, de manière totalement impromptue et improvisée, alors qu’il patientait sur un sofa dans les coulisses. Un grand moment, qui donnera ce titre à l’interview : « Le ski freeride, c’est comme de la Formule 1 » !

A 29 ans, Loïc Collomb-Patton a déjà marqué l’histoire du ski freeride, puisqu’il fut champion du monde du Freeride World Tour 2014. Sixième cette année sur le FWT, le rider de la Clusaz a ensuite participé au tournage de la Nuit de la Glisse 2015, et son film « Don’t crack under pressure » réalisé en 4K par Thierry Donard. Un film qui nous a impressionnés, avec ses images fantastiques de ski, snowboard, surf, kitesurf ou encore wingsuit, tournées notamment grâce aux actions cam Sony. 
Cette aventure collective aura hélas tourné court pour Loïc Collomb-Patton, qui s’est gravement blessé dés l’entame du tournage. Avec une franchise vraiment bluffante, le Français s’est confié à The Rider Post sur cette mésaventure et sur son sport, lors de l’avant-première parisienne de cette nouvelle Nuit de la Glisse, au Grand Rex.
Interview d’un vrai champion de ski freeride ! 

Loïc​, que représente la Nuit de la Glisse à tes yeux ?
Dans le milieu des sports extrêmes, la Nuit de la Glisse est un événement de renommée mondiale. Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de riders qui diraient non à Thierry ! Je connais la Nuit de la Glisse depuis que je suis tout gamin, dans notre univers ce n’est pas loin d’être la référence en matière de films et de qualité d’images.

Comment t’es-tu greffé à cet événement ?
Tout a commencé durant l’hiver 2014. Thierry m’a contacté en me demandant si j’étais intéressé pour participer à la Nuit de la Glisse. Je lui ai bien sûr tout de suite répondu oui ! Je n’avais pas d’autre movie en cours, cela tombait donc vraiment bien et il s’agissait d’une superbe opportunité pour moi… Nous voulions débuter le tournage au cours de la saison 2014, malheureusement (et heureusement aussi) je jouais le titre mondial du Freeride World Tour. Il ne restait que deux étapes avant la fin de saison, j’ai donc dit à Thierry : «je suis en tête du général, je veux vraiment me concentrer sur le titre et aller le chercher, on tournera ensuite».

Ce report ne posait pas de problème à Thierry. J’ai réussi à remporter la couronne mondiale mais derrière, il n’y avait plus de conditions suffisantes pour tourner. Plus de neige, plus rien… Les prises de vues ont donc été repoussées d’un an, au terme de ma saison Freeride World Tour 2015 (achevée en avril). Lorsque le film a repris, nous avions programmé un lourd tournage sur le Massif du Mont Blanc.

Loic Collomb-Patton
Loic Collomb-Patton

Quelles étaient les conditions ce jour-là ?
Ce jour-là, c’était la journée parfaite avec un mètre de poudreuse, ce que nous n’avions jamais eu l’hiver précédent. Nous étions à 3 000 mètres d’altitude avec un grand ciel bleu, pratiquement pas de vent. C’était vraiment la journée idéale pour faire des images. Nous avions une face incroyable, c’est sans doute la plus belle face que j’ai skié !
Mais dés mon premier run, je me mets la plus grosse boîte de ma vie en ski… Je me suis cassé le dos, me pétant deux vertèbres du sacrum. Ma saison s’est arrêtée dés le premier jour de tournage !

Quelles sont les circonstances de ce crash ?
Pff… C’est une grosse erreur humaine, j’ai fait le con. J’avais super bien attaqué la ligne, puis je me suis retrouvé dans une espèce de cuvette. Je voyais de la poudreuse qui coulait sur ma gauche, si la plaque de neige sur laquelle je me trouvais « décrochait », j’étais 100% mort. Je serais alors arrivé dans un entonnoir, sans aucune échappatoire… J’ai donc choisi de traverser la neige qui était en train de couler. Hélas, quand je suis arrivé dedans, c’était tellement puissant que j’ai été emporté dans l’entonnoir, celui que je voulais absolument éviter. Je n’ai pas réussi à rester debout sur mes skis, je suis parti tête la première et puis là… On a l’impression que cela dure 10 minutes, que la chute ne s’arrêtera jamais. J’ai fait à peu près de 400 mètres de dénivelé en roulé-boulé dans la neige. C’était vraiment long… Quand la chute s’arrête enfin, on ne comprend pas sur le coup, ce n’est pas évident à gérer. Ma Nuit de la Glisse 2015 a duré 15 secondes !

Le film s’appelle donc « Don’t crack under pressure », qu’est ce que cela t’inspire ?
Eh bien moi, j’ai craqué direct (rires) ! Ce sont des choses qui arrivent, nous évoluons en montagne ou même en haute montagne parfois, le risque zéro n’existe pas. La preuve, nous avions un hélico, le guide avait validé la face, tout était programmé pour que cela se passe bien. C’est moi qui ai fait le con, je n’aurais jamais dû traverser la petite coulée !

Quelles leçons tires-tu de cette expérience ?
Cela fait réfléchir, sur le coup on se dit qu’il ne faut pas risquer sa vie pour du ski. Mais ce discours ne dure pas longtemps, le ski est ma passion. Dix jours après, je n’avais qu’une envie : chausser des skis et y retourner ! Il faut être patient, se réparer, se rééduquer et dés que l’on est prêt, on y retourne. Différemment, sans doute… Je regrette tellement de ne pas avoir fait au moins toute cette journée-là, mais c’est le jeu. Nous sommes conscients qu’en freeride, on peut arriver en bas super content, mais également finir dans la neige… Il faudra désormais être un peu plus intelligent sur les skis, prendre sûrement un peu moins de risques.

Loic-Collomb-Patton sur le Freeride World Tour (Photo David Carlier / FWT)
Loic-Collomb-Patton sur le Freeride World Tour (Photo David Carlier / FWT)

Que te dis-tu justement au moment d’attaquer une ligne ?
Souvent, les gens qui ne sont pas du milieu, qui nous observent d’un œil extérieur, nous demandent si l’on débranche le cerveau pour faire du freeride. Mais bien au contraire, cette discipline demande une concentration extrême, c’est comme conduire une Formule 1. On sait exactement à quel endroit on veut passer, on repère notre ligne d’en bas, en mémorisant que ce qui est à droite sera à notre gauche au moment du départ. Il faut avoir l’habitude, au début c’est difficile. Il y a donc un gros apprentissage à faire du repérage, de la lecture de lignes. On peut vraiment comparer cela à de la Formule 1, le freeride est d’une précision assez rare. Il faut donc être vraiment à 100% mentalement.

Comment travailles-tu sur cet aspect mental, as-tu des techniques particulières ?
Non, j’essaie avant tout de me vider la tête, de penser uniquement à la ligne et à rien d’autre. C’est plus facile à faire pendant un tournage qu’en compétition, où il y a l’arche de départ, le caméraman qui est focused sur ta gueule pendant les 10 minutes qui précèdent ton départ… Le starter qui décompte «attention 1 minute 30», «attention 1 minute», «30 secondes», «20 secondes», «10», «5,4,3,2,1..» On doit réussir à faire abstraction de tout l’environnement extérieur, et n’avoir qu’une chose en tête : la ligne. Il faut se concentrer sur cela et lorsqu’on a passé la ligne d’arrivée, on peut relâcher la pression et penser à autre chose. Ce processus commence bien avant d’être dans la porte de départ. Dés le matin au réveil, l’objectif est de se mettre dans une espèce de bulle et se concentrer. C’est 24 heures de préparation pour 1 minute 30 de ski…

Que représente la part de mental sur le Freeride World Tour ? 80, 90% du résultat ?
Quand on est bien physiquement, il n’y a vraiment que le mental qui joue. Si l’on prend deux skieurs de même technique et de même condition physique, et si l’un est à 60% dans la tête et l’autre à 100% , la différence se fera immédiatement. En compétition, celui qui gagne est celui qui veut gagner plus que tous les autres.
J’ai dû prendre mes premiers départs à 6 ans, et j’ai toujours voulu gagner. Toujours, toujours, depuis tout gamin. Le Bec des Rosses (où se déroule l’Xtrême de Verbier) est ma face préférée du World Tour, c’est technique, long, raide…
Mais j’ai autant envie de la gagner que de vaincre à Chamonix, une face hyper compacte et hyper courte (qu’il a remporté en janvier dernier, pour la 1ère étape du FWT 2015) et où il est donc plus difficile de faire la différence.

Comment as-tu vécu ton premier run après ton retour de blessure ?
Je n’ai pas encore rechaussé les skis depuis l’accident du mois d’avril. Nous avons un airbag à La Clusaz, j’ai fait quelques sauts pour voir comment je me sentais… Pour mon 4e saut, j’ai voulu faire un double backflip, finalement j’ai fait un tour et demi et j’ai réattéri sur la tête. Aucune douleur ou courbature le lendemain, je me suis donc dit que j’étais prêt à skier ! La neige vient d’arriver, je vais pouvoir m’y remettre…

tton Champion du monde FWT 2014
tton Champion du monde FWT 2014 (Photo Guillaume Lahure)

Si tu devais décrire Thierry Donard, le réalisateur de la Nuit de la Glisse ?
Je ne connaissais pas du tout Thierry avant l’hiver 2014, j’ai appris à le découvrir et je l’adore. C’est un mec qui va faire passer l’humain avant le reste, il est génial. Lorsque j’ai eu mon accident, Thierry m’a évacué en hélico vers l’hôpital de Cham’ (Chamonix) en laissant tout le reste de l’équipe en pleine montagne. Je crois qu’il serait resté toute la journée avec moi s’il avait pu. Le tournage a été interrompu, mon crash a refroidi tout le monde. Ils ont essayé de refaire un run, mais les riders n’avaient plus le goût de skier ce jour-là… Toute l’équipe a donc débarqué le soir même à l’hosto, ça fait vraiment chaud au cœur ! Je ne connaissais pas du tout Matt (Matt Annetts, snowboardeur), nous avions juste mangé ensemble la veille, au resto.. Eh bien, Matt a débarqué avec Thierry, Wille (Lindberg, freeskieur) et l’équipe pour prendre de mes nouvelles. Je les avais tous les jours au téléphone, Thierry m’a appelé toutes les semaines durant été pour suivre l’évolution de ma rééducation… Travailler avec des personnes comme ça, c’est exceptionnel ! Ce soir, nous sommes réunis à Paris pour la Nuit de la Glisse 2015, je n’avais pas revu Wille et Silvia (Moser, freeskieuse) depuis l’hiver dernier. C’est vraiment agréable de pouvoir passer un peu de temps ensemble.

As-tu visionné ce film « Don’t Crack Under Pressure » ?

Oui je l’ai vu lors du High Five Festival à Annecy (2-4 octobre) et j’ai halluciné, j’ai halluciné… C’est un film qui dure quand même 90 minutes, eh bien pendant 90 minutes tu en prends plein les yeux ! Il y a une telle qualité d’image… Lors du High Five, “Don’t Crack Under Pressure” était le seul film à passer en 4K, et cela change complètement la donne. Ce film était vraiment un cran au-dessus des autres. Le contenu reste fidèle à la Nuit de la Glisse : il y a de la neige, de l’eau, de l’air… Ce ne sont pas forcément les meilleurs riders de chaque discipline mais ce sont, je pense, les plus atypiques. Et c’est cela qui fait la force du film ! Quand j’ai su que “Don’t Crack Under Pressure” durait 1h30, je me suis dit : “wow, Thierry s’est lâché là !” Eh bien, on ne voit pas passer ces 90 minutes, on a vraiment l’impression de rester 20 minutes dans la salle de cinéma. C’est impressionnant ! Sans tout dévoiler, certaines images m’ont quand même scotché, comme l’apnée au milieu des requins… C’est un trés trés beau film.

As-tu déjà pris rendez-vous pour la Nuit de la Glisse 2016 ?

Ah oui c’est sûr, avec Thierry nous allons changer la façon de procéder et s’y prendre beaucoup plus tôt, ne pas attendre que je finisse ma saison du World Tour. Nous filmerons en principe dans le Massif des Aravis dés janvier-février 2016, une période où la bonne neige et les bonnes lumières sont au rendez-vous. Nous devrions mettre en boîte de superbes images pour le prochain film !  

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