Rencontre avec les Soul Flyers, les inventeurs du vol en wingsuit freestyle

De février 2016 à octobre 2017, j’intervins ponctuellement comme journaliste pigiste auprès du site internet VICE Sports, à la ligne éditoriale assez « punchy ». Début novembre 2016, j’eus le grand plaisir d’interviewer Fred Fugen et Vincent Reffet, membres des prestigieux Soul Flyers. Voici la reproduction de cette interview !

Réaliser le rêve d’Icare, à 250 kilomètres/heure, sans se brûler les ailes. C’est le quotidien de Fred Fugen et Vincent Reffet, alias Fred et Vince, wingsuiteurs de haut vol et vrais mordus de base jump et de parachutisme. Le ciel, ces deux riders d’Annecy, sponsos par Red Bull et membres des Soul Flyers, le côtoient depuis tout jeunes. Et ils ne sont pas prêts de se reposer sur leurs lauriers… Âgés de 37 et 32 ans, Fred Fuguen et Vince Reffet ont dévoilé ce mercredi 9 novembre la vidéo de leur nouvel exploit. Un saut en wingsuit freestyle dans les Dolomites italiennes, réalisé à 4 000m d’altitude depuis un hélicoptère. Ou comment mélanger le traditionnel vol horizontal à des figures acrobatiques, grâce à une combinaison en forme d’aile (la wingsuit proprement dite) plus petite que la normale. Une vraie révolution dans ce sport extrême déjà bien… extrême. Mais Fred Fuguen et Vince Reffet ne sont pas n’importe qui : fils de parachutistes, avec plus de 16 000 sauts chacun au compteur, les Haut-Savoyards ont débuté en wingsuit depuis quinze ans. Marchant, ou plutôt volant, sur les traces du pionnier LoïcJean-Albert, Fred et Vince écrivent jour après jour leur légende. VICE Sports France a interviewé les inventeurs du wingsuit freestyle, une discipline qui en a !

VICE Sports : Fred et Vince, depuis combien de temps vous connaissez-vous ?

Vincent Reffet : Six mois (rires)

Fred Fugen : On s’est rencontré sur un site… (rires) Non, on se connaît depuis 15 ans. Quand on s’est rencontré, je sautais déjà en parachute depuis 3-4 ans, Vince venait juste de commencer et on est devenu copains.

Vincent Reffet : Il m’a pris sous son aile !

Fred Fugen : J’ai commencé à sauter seul en parachute en 1996 (à 17 ans, ndlr), Vince en 2000 (à 15 ans).

Les Soul Flyers Fred Fugen et Vincent Reffet,, wingsuit
Les Soul Flyers Fred Fugen et Vincent Reffet,, wingsuit

Qu’est ce qui vous a poussé vers le wingsuit ?

Fred : En fait, on faisait du freefly, une discipline du parachutisme où l’on vole en trois dimensions (tête en haut, tête en bas, horizontale). C’est vraiment notre base. Nous avons eu la chance de rencontrer Loïc Jean-Albert, qui fut l’un des pionniers de la discipline et qui avait fabriqué ses propres wingsuits. A l’époque, c’était tout nouveau, très peu de personnes pratiquaient. Comme Loïc avait conçu plusieurs modèles, j’ai sauté au début avec l’un de ses protos, pour essayer et découvrir les sensations. Nous sommes malgré tout restés dans les compétitions de freefly jusqu’en 2009, nous faisions de la wingsuit en parallèle. Au fil du temps, nous en avons fait de plus en plus souvent, nous avons développé du matos et c’est devenu l’une de nos disciplines favorites ! Nous avons déjà effectué près de 2 000 sauts…

Vince : Ce qu’on aime également dans le wingsuit, ce n’est pas juste voler droit, c’est aussi jouer avec la verticalité, adapter la wingsuit aux figures du freefly. On va voler droit pour s’éloigner des reliefs, puis partir la tête en bas… Cela permet de rallonger le saut, tout en gardant notre esprit freefly.

Fred, tu as déclaré dans une vidéo que la wingsuit donnait la sensation d’être dans un avion de chasse. Qu’est ce que tu voulais dire ?

Fred : Effectivement, la wingsuit donne quelque part la sensation de transformer son corps en avion, cette combinaison qui se gonfle a une forme de petit avion. On vole la tête la première, on peut se déplacer rapidement, on peut avoir de grosses sensations… On pilote avec le corps ! Dans la vidéo de notre vol dans les Dolomites, Vince et moi sommes équipés de wingsuits plus petites, qui permettent d’aller vite, de voler un peu en 3D. Les sensations sont vraiment particulières.

Vince : On utilise la wingsuit comme une extension de notre corps. C’est un outil différent pour pouvoir voler plus longtemps, tout en faisant exactement la même chose que ce que l’on faisait en freefly. On ne va pas chercher à rester dans une position fixe et faire voler l’aile droite, mais si l’on pique vers le bas, on fera les mêmes mouvements que ce que l’on fait en freefly, sauf que l’on a plus de tissus aux bras et aux jambes.

Mais on ne veut pas faire que ça, nous sommes intéressés pour mixer le freefly et la wingsuit. Dans la vidéo, à certains moments tu nous vois voler droit, puis on va passer la tête en bas… On souhaite garder notre esprit freefly.

Pour débuter la wingsuit, faut-il avoir fait du base jump ou du freefly ?

Fred : Pas du tout ! Les gens confondent base jump et wingsuit, mais cela n’a rien à voir. La wingsuit est une combinaison que l’on peut utiliser lorsque l’on saute d’un avion ou en base jump, et qui permet de rallonger le vol. Avant de se servir de cette combinaison, il faut déjà avoir fait des sauts en chute libre sans cette combi. Grâce à l’entraînement en base jump et en wingsuit, à un moment on va pouvoir mixer les deux et sauter d’une falaise avec une wingsuit. La wingsuit est une combinaison, un outil qui s’utilise à la fois en base jump et en parachutisme.

Vince : A l’heure actuelle, beaucoup de gens ont un très faible niveau en parachute, et mettent tout de suite une combi. Tu te rajoutes de la difficulté…

Pouvez-vous nous expliquer comment est conçue votre fameuse combinaison ?

Fred : C’est un tissu à porosité zéro, qui ne laisse pas passer l’air et qui est réparti en trois parties : une entre les jambes et deux entre chaque côté des bras. La combi se gonfle, avec des petits airlocks et des clapets qui permettent de garder l’air en pression à l’intérieur de la combinaison. Avec la vitesse, elle se gonfle et devient un peu rigide pour nous permettre de planer. Il y a différents modèles de combis, certains ne permettent que d’évoluer à plat ventre, d’autres de planer plus longtemps, et d’autres plus petits (comme celles de la vidéo) permettent de rester gonflé dans toutes les positions (plat ventre, plat dos, tête en bas).

Le contrôle de l’aile est du coup assez naturel pour vous ?

Vince : Oui, c’est assez naturel. C’est sûr que si l’on cherche à faire un vol en longue distance, avec de grosses combis, on finit en n’ayant plus de bras, mais ce n’est pas ce que l’on vise. On va pouvoir faire du vol de reliefs en base jump, en gardant de la vitesse, alors que là on cherche à partir d’un hélicoptère, avec de la hauteur, de manière à avoir un saut relativement long. On fera une première partie de vol en étant au-dessus des reliefs, puis on cherchera à rentrer dans le relief, pour finir par des mouvements acrobatiques en se mettant la tête en bas…

Votre plus beau vol en wingsuit ?

(En choeur) : Les sauts que l’on a faits dans les Dolomites !

Fred : Cela fait clairement partie des plus beaux sauts que l’on ait réalisés, car ils étaient techniques et situés dans un décor magnifique, qu’on adore. Cela fait plusieurs années que l’on va dans les Dolomites et c’est un endroit superbe, j’espère que l’on y retournera !

Faire le tour de la Burj Khalifa, à Dubai, en wingsuit, était également un moment exceptionnel et unique. C’était un truc de fou !

Je pense aussi à nos vols réalisés de nuit à la pleine lune, avec des lumières que l’on avait intégrées aux wingsuits. Ces vols étaient également mémorables.

En début d’année, on a sauté aussi à Hawaï, au-dessus des montagnes de Maui… C’est difficile de choisir le plus beau vol, car on en a fait quelques-uns de sympas…

Les Soul Flyers Fred Fugen et Vincent Reffet,, wingsuit
Les Soul Flyers Fred Fugen et Vincent Reffet,, wingsuit

C’est important pour vous de se lancer des défis, comme sauter de 828 mètres de haut depuis le sommet de la Burj Khalifa de Dubaï ?

Vince : Voici la manière dont ça s’est passé. J’allais à Dubaï pour un événement, j’ai vu la Tour et je me suis dit que ça serait sympa de sauter en freefly. Cela part d’un rêve, d’un objectif et pas de la volonté de sauter absolument de la plus haute tour du monde.

Fred : Le 1er critère de motivation, c’était de pouvoir réaliser des figures en vol à partir d’un immeuble, et non d’une falaise. A la base, on l’a fait pour le plaisir de ces vols. Battre le record du monde du base jump le plus haut depuis une construction humaine est venu en 2e source de motivation…

Vous avez été biberonnés à l’adrénaline, quel est votre rapport à la peur ?

Vince : Si l’on réalise quelque chose de technique, il y a toujours cette part d’appréhension, d’inconnu. On essaie de se préparer un maximum avant pour qu’il n’y ait pas de surprises pendant l’action. Si quelque chose se passe, on va pouvoir réagir vite et dans les bonnes conditions. C’est sûr que lorsqu’on était à Burj Khalifa ou dans les « Dolos », on avait le cœur qui tapait un petit peu ! C’est une espèce de peur que tu transformes en bonne énergie, qui va permettre d’atteindre les objectifs fixés. Mais on ne laisse pas les émotions prendre le dessus à ce moment-là. On est très concentré sur ce que l’on a à faire, et on essaie de se focaliser là-dessus.

Fred : On est toujours conscient que l’on pratique un sport engagé, il y a des accidents autour de nous, on garde cela toujours en tête.

Vince : Mais tu ne peux pas te dire cela pendant l’action, « ah putain je vais taper ! »

Fred : On s’entraîne de manière à ce que lorsqu’on réalise un saut le jour J, on met un maximum de chances de notre côté. On est prêt, on est en contrôle. Si l’on a des doutes, si on ne sent pas le saut, on ne le fera pas. Le but n’est pas de se faire mal ou de se faire peur. C’est une question de préparation, mais c’est valable dans tous les sports. Les mecs qui sautent des falaises en ski ou qui surfent de grosses vagues sont entraînés, il n’y vont pas comme ça…

Vince : Dans les « Dolos », nous n’avons pas fait directement les sauts que l’on voit dans la vidéo. Il y a eu un travail de préparation en amont, et même lorsqu’on est arrivé sur le site, nous avons fait des sauts au-dessus de la vallée, avec le relief en arrière-plan. On pouvait s’entraîner sur les moves, et être dans l’élément sans évoluer près du relief… On ne cherche pas à brûler les étapes. Dans les « Dolos », on n’était pas prêt sur un truc, on a passé une journée de plus à répéter au-dessus de la vallée. Cela permet de ne pas refaire 50 fois, le jour J, un move qui est technique et engagé.

Fred : Effectivement, pour se préparer, on répète plusieurs fois chaque séquence du saut, on s’entraîne grâce à l’avion et en soufflerie. Quand on arrive dans les Dolomites, les moves sont calés, il n’y a plus qu’à adapter cette chorégraphie avec les montagnes, le relief. Pour tourner la vidéo dans les Dolomites, il nous a fallu 15 sauts sur place. Ce n’est pas énorme ! Nous savions parfaitement ce que nous avions à faire…

Aux yeux du grand public, le wingsuit est perçu comme une activité dangereuse. C’est une image exagérée selon vous ?

Vince : C’est sûr que c’est une activité engagée, mais ce sont surtout certains athlètes qui ont donné cette image de « trompe-la-mort ». On ne se considère pas comme cela, il y a des sports qui sont bien plus engagés que ce que l’on fait. On n’est pas à l’abri d’un accident, mais on essaie de se préparer un maximum avant l’action.

Fred : Ce qui est risqué, c’est de faire les choses sans être bien préparé. Ca, c’est risqué. Si l’on est préparé, entraîné et que l’on respecte des règles de sécurité, cela se passe très bien. Ce qu’on voulait montrer justement avec cette nouvelle vidéo, c’est un autre aspect de la wingsuit. Quand on regarde sur Youtube, on voit beaucoup de mecs qui rasent le sol en proximity flying. C’est super, c’est sympa mais c’est parfois pratiqué par des mecs qui n’ont pas le niveau, d’où les accidents. Nous voulions montrer une autre forme de vol en wingsuit, avec des mouvements techniques sans être nécessairement collés au relief.

Comment vous est venu cette idée de wingsuit freestyle ?

Vince : C’est venu assez naturellement, nous sommes issus du freefly et nous avions à cœur de proposer des choses nouvelles. Nous avons toujours été branchés par la wingsuit et par le freefly, d’où l’idée d’allier le tout. On prend des combinaisons agiles avec lesquelles on peut faire différents mouvements, et on adapte au relief.

Fred : Nous avons toujours aimé mélanger les disciplines, réaliser des mouvements de freefly avec des wingsuits s’imposait comme une évidence. Nous avions envie de voler dans tous les sens, plus longtemps.

Pour nos lecteurs qui ne seraient pas forcément au courant, qu’est ce que cela change concrètement d’évoluer en vertical par rapport à l’horizontal ?

Fred : Disons que l’idée est de rajouter des tricks dans des vols en wingsuit, un peu comme les snowboardeurs qui descendent des pentes et balancent des backflips au milieu… C’est la même chose pour nous, on essaie durant le vol de faire des tricks freefly un peu 3D, puis à certains moments on repasse plutôt à « plat-dos », pour aller longer le relief, et puis tac ! on repart en vertical…

Vince : Le but est d’analyser la ligne et de rentrer le maximum de tricks d’un point A à un point B.

Ce jeu vertical, ces figures acrobatiques sont-ils l’avenir du wingsuit à vos yeux ?

Vince : Peut-être pas, mais c’est ce qui nous fait plaisir ! On a énormément d’expérience ensemble, plus de 10 000 sauts, ce qui fait qu’avec Fred, nous n’avons pas besoin de nous parler… Tout devient presque naturel. Quand je vole sur le dos et que lui est à plat, je lui fais entièrement confiance, je sais qu’il va me guider au bon endroit. Après, tu mets deux personnes qui n’ont pas la même expérience et c’est facile de se retrouver dans des situations compliquées, où tu as mal géré la ligne, où tu as mal anticipé…

Fred : Le wingsuit freestyle est une évolution du vol en wingsuit, et c’est clair que pour réussir à réaliser ces figures-là, il faut s’entraîner pas mal en amont. On invite les wingsuiteurs qui veulent réaliser ce genre de vols à aller faire des sauts en avion, à s’entraîner un peu en freefly et en soufflerie pour atteindre le niveau nécessaire !

Quelles sont les qualités à avoir pour être un bon wingsuiteur ?

Fred : Déjà, savoir bien chuter sans wingsuit, c’est la base. Et avoir un bon entraînement de parachutisme en avion avant de s’attaquer aux falaises…

Qu’est ce que cela change d’évoluer en duo, par rapport au solo ?

Vince : C’est toujours plus sympa de pouvoir partager ça avec quelqu’un, en tout cas pour nous ! Depuis toutes ces années, on a essayé d’évoluer ensemble, de se tirer l’un l’autre vers le haut, d’accomplir de nouvelles choses… Personnellement, je me sens plus en sécurité de voler à deux car nous sommes deux à réfléchir, cela permet de trouver un équilibre. Je sais que je ne quitterai jamais mon partenaire ! (rires)

Fred : Ce qui est cool aussi à deux c’est que l’on peut échanger sur les risques, les performances, les envies de chacun… Voler en duo permet également de réaliser des moves et des chorégraphies que l’on ne pourrait pas faire tout seul, c’est fun ! On peut d’ailleurs voler en étant très proches, mais cela demande de la précision et de bien connaître son partenaire.

Pensez-vous qu’un jour on pourra voler en wingsuit sans parachute ?

Fred : On peut… mais l’atterrissage n’est pas garanti ! (rires) Non, pas pour l’instant. A l’heure actuelle, cela va beaucoup trop vite et la position tête la première n’est pas la position idéale. On en est encore assez loin !

Vince : On en viendra plus rapidement, je pense, à décoller du sol avec des ailes rigides à réacteurs que de se poser en wingsuit.

Fred, je suppose que tu as visionné les vidéos de Vince en tant que nouveau Jetman. Ca te donne envie ?

Fred : Non moi ça ne me branche pas du tout…

Vince : De toute façon, il n’a pas le niveau !

Fred : Ce n’est pas mon trip les moteurs… Je plaisante ! Je trouve ça génial, c’est un truc de fou et j’ai hâte de pouvoir essayer. J’espère qu’il pourra me pistonner !

Vince : Ce n’est pas gratuit, ces choses-là…

Vous faites depuis plusieurs années partie des Soul Flyers. Que représente cette team à votre yeux ?

Vince : On est la deuxième génération de Soul Flyers, on a repris le flambeau en 2009 ou 2010…

Fred : Les Soul Flyers nous permettent de réaliser de beaux projets en équipe, de mélanger les disciplines dans des décors sympas, sans être dans un cadre de compétition. C’est l’esprit des Soul Flyers.

Vince : Avant tout, l’objectif est de se faire plaisir, la performance vient après. On a commencé le parachutisme par passion, on est des passionnés et le nom « Soul Flyers » est ce qui nous correspond le mieux. On vit pour ces sensations.

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