Interview de Anne-Flore Marxer, snowboardeuse engagée

Durant trois mois, à l’été 2014, je fus journaliste stagiaire pour le site web meltyXtrem.fr, aujourd’hui disparu. Une formidable expérience puisque je fus notamment envoyé sur plusieurs gros évènements (dont le Swatch Girls Pro France 2014), et réalisai quelques interviews importantes par la suite, en tant que freelance. Je me souviens notamment de l’entrevue ci-dessous avec Anne-Flore Marxer, réalisée lors d’une avant-première parisienne d’un de ses films, vendredi 28 novembre 2014 ! A noter qu’Anne-Flore Marxer a depuis tourné un magnifique documentaire « A Land shaped by women »,  illustrant le voyage initiatique de deux championnes du monde de snowboard freeride à travers l’Islande, pays façonné par les femmes. Voici la reproduction de cette interview meltyXtrem…

Anne-Flore Marxer est une snowboardeuse qui n’est jamais avare de défis. La championne du monde de freeride 2011 est parti, en avril dernier, réaliser deux semaines de sessions glisse au Groenland. Un projet fou nommé « SEDNA », avec Laurent Jamet derrière la caméra. Splitboard aux pieds et accompagnée de quatre autres riders (Nicolas Boidevézi, Phil Meier, Richard Amacker et Thibaud Duchosal), Anne-Flore Marxer a découvert les fjords du bout du monde. Qu’elle soit à bord de « La Louise »», une goélette de 19 mètres slalomant entre les icebergs, au milieu des montagnes ou plongée dans la vie Inuit, la Française a vécu une expérience riche en émotions. Une vraie aventure participative, puisque la rideuse Swatch et ses compères ont tous mis la main à la poche pour financer le voyage. Cerise sur le gâteau, la réussite de leur opération de crowdfunding Fosburit a permis d’optimiser la post-production du film-documentaire. Vendredi 28 novembre, « SEDNA » était projeté en avant-première dans une salle comble d’un cinéma parisien. Nous avons rencontré Anne-Flore Marxer, qualifiée pour le Freeride World Tour 2015, pour faire le point sur son aventure groenlandaise. 

Anne-Flore, comment as-tu rejoint le projet SEDNA ?

J’ai rencontré Thibaud Duchosal et Laurent Jamet à l’occasion de « RISE », leur précédente réalisation. Je tournais auparavant des films avec Standard, une grosse boîte de production américaine axée sur les vidéos part snowboard, notamment freestyle. En 2012, Standard m’a annoncé qu’ils ne comptais pas faire de films cette année-là. Je me suis donc un peu retrouvée sans projets. Je cherchais quelque chose, un ami m’a mise en lien avec Thibaud et j’ai participé à leur trip en Patagonie. Nous étions à cheval, en splitboard (il s’agit d’un snowboard découpé en deux dans sa longueur pour faciliter les montées, et « reclipsable » pour les descentes, ndlr), au fin fond des montagnes d’Argentine… Pour moi, il s’agissait d’une nouvelle étape, après les compétitions freestyle et freeride. Quant à ce projet au Groenland, il mêle montagne, aventure, randonnée avec 2 000 mètres de dénivelé et une belle équipe de riders. Un voyage merveilleux ! J’avais vraiment envie de monter d’autres projets avec Thibaud et Laurent.

Quelle image avais-tu du Groenland avant d’y poser ton splitboard ?

Personnellement, je n’y avais pas vraiment réfléchi avant, mais le Groenland est à la hauteur de ce que les gens peuvent imaginer. Des terres vierges à l’infini, jamais aucune construction à l’horizon malgré des heures de navigation et de randonnée… C’est un territoire complètement recouvert de glace. Lorsqu’on arrive là-bas, on s’aperçoit que les routes ne mènent nulle part, les Inuits sont complètement prisonniers de leurs villages. Même chose dans la capitale Nuuk et ses 20 000 habitants. Les paysages magnifiques nous laissent penser que les gens sont libres, mais le paradoxe est là. Les locaux sont, quelque part, un peu séquestrés. Ils habitent au bout du monde, il n’y a plus de routes. Certains aspects de leur vie font rêver mais, d’un autre côté, les conditions de vie sont très dures. Il fait froid en permanence, il fait nuit une majeure partie de l’année… Dans les petits villages, si les pêcheurs n’ont un jour plus de quoi se nourrir, comment feront-ils ? Cela m’a troublée.

As-tu pu échanger avec les Inuits ?

Oui, j’ai découvert à leur contact une culture complètement différente. Nous étions seuls sur notre bateau une grande partie du voyage, mais j’ai fait de belles rencontres au Groenland. Le premier soir, dans un bar, nous avons sympathisé avec deux jeunes de 17 ans qui venaient de pêcher une baleine, après des semaines en mer. Le lendemain matin, ils sont allés vendre la baleine sur la place du marché. L’un d’entre eux a ensuite traversé toute la place pour me montrer, fièrement, ce qu’il s’était acheté avec l’argent gagné. Dans son sac, il y avait 30 plaques de chocolat. C’était un trésor pour lui, un produit rare et précieux. J’ai moi-même réalisé, en allant m’acheter du chocolat avant de remonter sur notre bateau, qu’à 10 € la plaque, c’était effectivement un trésor (rires).

Rider ces faces inexplorées t’a t-il transformée en exploratrice ?

C’est un peu ce que nous recherchions, je veux désormais vivre ce genre d’aventure. Lorsque l’on gravit la montagne, il faut se concentrer sur l’effort, ne pas trop contempler le paysage, car c’est tellement beau que l’on aurait envie de s’arrêter. Puis on ride, on se concentre pour ramener de belles images. On peut relâcher la pression en fin de journée. On lève alors les yeux et on contemple ces fjords, ces icebergs partout, une vision magnifique ! Rider jusqu’au bateau était également un moment particulier, comme de naviguer au milieu des icebergs. Ca, ç’était dingue, je n’avais d’ailleurs jamais vu d’iceberg de ma vie (rires). Le spectacle était tellement beau, à couper le souffle…

Comment s’organisaient tes journées de glisse ?

Nous nous organisions comme pour un autre tournage ski ou snowboard. Laurent avait déjà une trame dans sa tête, il vient d’une école de cinéma, il aime donc bien savoir ce qu’il va filmer. Il y a eu une ou deux scènes jouées, cela ne se remarque pas car je suis une grande actrice (rires). Il fallait faire le lien avec les sentiments de Sedna, lorsque nous expliquons dans l’introduction que ses colères sont à l’origine des tempêtes, et ainsi définir la trame d’ambiance. Mais nous ne fonctionnions pas en terme de planning, nous devions nous adapter aux conditions météo sur place. Lorsqu’on monte à pied, cela ne peut pas se dérouler comme une journée en station, où l’on peut faire de nombreux runs. Là, il y a un run dans la journée (sourire). Quand on part à l’aventure, le but est de découvrir de nouvelles montagnes. On sait ce que l’on veut ramener : de belles images en terme de paysages, mais c’est frustrant si l’on trace dans de la glace. J’avais donc peur de me retrouver sur de la glace vive, avec mon splitboard. Pour ramener des images intéressantes dans cette situation, c’est très compliqué.

Vous avez heureusement bénéficié de conditions idéales…

Oui, nous avons eu énormément de chance ! Quand nous sommes arrivés au Groenland, il y avait une tempête de neige. Nous étions au bout du monde, sans visibilité à plus d’un mètre et dans un froid qui nous transperçait les os. C’était vraiment une ambiance très particulière ! La tempête passée, nous avons eu du beau temps et de la bonne neige. En général, lorsque l’on part en trip à l’autre bout du monde et qu’il fait humide, on se retrouve vite avec une neige pas géniale, alors que là nous avons profité de superbes conditions.

As-tu une anecdote à nous raconter au sujet de ce trip au Groenland ?

Ce que je n’avais pas réalisé par rapport aux icebergs, c’est qu’ils « voyagent » ! Nous sommes arrivés un jour dans le fond d’un fjord. Au milieu de la nuit, j’entends un gros bruit, avec des chocs contre la coque du ‘Louise ». Quand on dort avec la tête juste à côté de la coque, ça fait plutôt peur ! Il n’y avait aucun iceberg quand nous avons jeté l’ancre, le glacier avait explosé pendant la nuit et les icebergs ont voyagé le courant, avant de s’écraser contre le bateau. Ce bruit nous a accompagné durant tout le voyage !

Quel est d’ailleurs ton rapport à la tempête ?

C’est drôle, lorsque l’on fait de la montagne, on se retrouver à aimer la tempête. Dans l’effort physique, être en pleine tempête a quelque chose d’assez magique, on réalise alors que l’on est vraiment seul au monde, aux fins fonds de nulle part. Cela favorise même une sorte de méditation, on est davantage en introspection. Ces moments-là permettent de ramener des souvenirs et créent une situation assez excitante. Il faut réussir à sortir de là, trouver des solutions. La tempête est un beau challenge ! (sourire)

Penses-tu avoir évolué personnellement grâce à SEDNA ?

Oui vraiment, sur la vision de ce que peut représenter une existence dans le froid ! Quand tout est gelé, les choses deviennent beaucoup plus compliquées. La population a une espérance de vie plus faible, les personnes les plus âgées que nous avons croisé n’avaient même pas l’âge de mes parents…

Ce fut une autre manière de travailler pour toi ?

Complètement ! Lorsque l’on est en randonnée, on arrive tous devant la même face et on ne peut pas aller voir autre chose. Peu importe si l’on s’est plantés, si la neige n’est pas bonne… Parfois tu pars sous beau temps et il y a une grosse tempête en haut. Un jour, nous nous sommes retrouvés à creuser un trou au milieu des cailloux, à se tenir chaud en attendant que les choses s’améliorent, pour finalement redescendre dans la tempête en ne voyant rien… Mais cela fait partie du jeu et c’est aussi cela que l’on aime, finalement. Nous ne sommes jamais sûrs de rien, on ne sait pas ce que l’on va trouver là-haut. La lenteur de l’approche à pied permet aussi d’apprécier l’endroit où l’on se trouve. Quand on va filmer un vidéo part, on est pressés, c’est la course contre la montre. La rando nous offre l’occasion de souffler et d’apprécier pleinement notre chance.

Depuis quand pratiques-tu le splitboard ?

Le splitboard, c’est génial (rires) ! C’est un engin assez nouveau, j’en avais fait pour la première fois en Patagonie. La particularité du splitboard est qu’il nous ouvre, en snowboard, un horizon illimité. Jusque-là, en raquettes, on ne pouvait aller nulle part. On ne pouvait pas aller en refuge, on devait se contenter des bords de pistes. Désormais, grâce au splitboard, on peut se lancer dans des approches de plusieurs jours, être en autonomie en montagne avec les peaux de phoques… On peut aller beaucoup, beaucoup plus loin, les barrières et les territoires tombent.

Chaque rider a participé financièrement au voyage, cela a t-il donné un autre sens à cette aventure ?

Effectivement, lorsqu’on regarde un film au cinéma ou ailleurs, on ne se pose pas la question de savoir comment il a été financé. Quand on visionne SEDNA, il faut réaliser qu’il s’agit d’un projet qu’une petite équipe a porté de A ou Z, en se dispatchant toutes les tâches. Financièrement, nous avons conçu ce projet avec des bouts de ficelles, alors que le rendu est irréprochable, avec des images de cinéma absolument splendides. Par ailleurs, ce film évoque un seul voyage, où nous étions à pied. Pour un vidéo part classique, on prend une ou deux images d’un trip et on reproduit cela sur un ou deux ans, en mettant tout bout à bout. Pour Sedna, à l’inverse, il fallait gravir 2 000 mètres de dénivelé avant de pouvoir rider et tourner une image. C’est tout cela qui rend notre aventure magique !

As-tu été touchée par la mobilisation liée à la campagne de crowdfunding ?

Je n’en reviens pas, j’ai tellement de chance d’avoir autant de gens qui me suivent sur les réseaux sociaux… Mon entourage n’a pas forcément les moyens de m’aider, donc recevoir des dons de personnes que je ne connais même pas, cela me touche énormément ! C’est une générosité tellement … (silence). Je n’arrive même pas à mettre des mots dessus, je trouve cela incroyable. Le crowdfunding est une découverte pour moi, ce qui semble limpide de l’extérieur représente en fait énormément de travail, difficile à quantifier ! Cette campagne permet également de tisser un lien direct avec les gens qui partagent ma passion. J’adore ça ! C’est comme si j’avais une famille tout autour du monde… J’aimerais vraiment tous les remercier, car je suis vraiment émue de leur soutien. J’ai également reçu l’aide de Swatch pour ce projet, leur financement a couvert une partie du voyage pour les caméramen. Merci donc à eux !

Ce voyage au Groenland te donne t-il envie de retourner rider là-bas ?

Bien sûr, et surtout dans d’autres endroits que je ne connais pas encore (sourire) ! Finalement, quand je regarde en arrière, je réalise que tout ce que j’ai accompli correspond à des choses que je n’avais pas prévues… Il faut aller au bout de ses rêves, et faire en sorte qu’un nouveau désir apparaisse. Comme s’il y avait toujours une étoile plus haute, un défi plus éloigné. Ne pas encore avoir imaginé ma prochaine aventure, c’est peut-être ce qui me plaît le plus. Ensuite, il faut s’en donner les moyens !

Le Groenland était-il plus dépaysant que la Patagonie ?

Ces deux voyages étaient dépaysants, ils arrivent chacun à un moment différent de ma vie et n’ont pas la même signification. La Patagonie reste un trip particulier, il s’agissait de mon premier voyage en splitboard et en vraie montagne. Le Groenland correspondait vraiment, à mes yeux, au bout du monde et à la découverte de l’inconnu. On ne peut pas y accéder sans bateau et peaux de phoques. J’espère maintenant pouvoir repartir en voyage avec Thibaud et Laurent.

Comment abordes-tu ton retour sur le Freeride World Tour, cet hiver ?

Je n’ai en fait jamais aimé les compétitions, donc je ne sais pas trop comment aborder le FWT. Forcément, si j’y vais, c’est pour gagner, mais je suis dans une position complètement différente de celle de 2011. Je ne savais alors pas à quoi m’attendre et, comme j’avais gagné la première étape à Chamonix, j’ai choisi de poursuivre la saison car je voulais faire bouger les choses du côté des snowboardeuses. Je devais faire des résultats pour que ma voix soit entendue. A la fin de la saison, lorsqu’on m’avait demandé quand j’envisageais de revenir en FWT, j’avais répondu : « le jour où les prize money seront identiques pour les hommes et les femmes ». Cet été, j’ai été interpellée par l’annonce de la présence des rideuses en Alaska, une étape importante. Je me renseignée et j’ai constaté qu’effectivement, le FWT avait vraiment amélioré les choses concernant le prize money. Même le titre de champion du monde bénéficie d’un prize équitable entre hommes et femmes, en ski et snowboard. Du coup, s’il y a une compétition de snowboard en Alaska, j’ai forcément envie d’y participer ! Je connais le fonctionnement du Tour, je me présente de manière plus sereine qu’en 2011. Par contre, les compétitrices ont changé, je ne sais pas si j’ai le niveau et je ne connais pas toutes les faces. Je ne suis en outre pas dans la même démarche que les autres. Certains riders passent « en mode warrior » lors d’une compétition, alors que pour ma part, j’aime me faire plaisir et profiter de l’instant présent. Je me bats seulement contre moi-même, j’ai envie d’arriver en bas et d’être contente de ma glisse ! Cela dit, pour être contente de moi, il faudra que je fasse au moins aussi bien que la dernière fois.. J’ai la pression ! (rires)

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